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L'Occupation germano-italienne de la Tunisie 1942-1943

De l'assaut sur Dakar à la bataille d'El Alamein, les combats en Méditerranée. Opération Torch et la suite logique avec le débarquement en Sicile et les affrontements dans la péninsule italienne. Anzio, Monte Cassino, le Garigliano...
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L'Occupation germano-italienne de la Tunisie 1942-1943

Nouveau message Post Numéro: 1  Nouveau message de Loïc  Nouveau message 17 Sep 2025, 12:46

Bonjour

quelques éléments sur cette période charnière et très méconnue du Maghreb dans l'angle mort de l'Opération Torch et de la défaite de l'Axe en Afrique du Nord dont le triomphe aurait ouvert des perspectives des plus sinistres notamment pour le destin des juifs d'Afrique du Nord


l'attitude de la population arabe de Tunisie lors de l'occupation

Cette opinion (du Bey) ne lui est nullement imposée par l’opinion publique tunisienne. Dans tout le pays règne un climat nettement favorable aux Allemands – vieille tradition due à la politique arabe de l’Allemagne dès le début du xxe siècle. Lorsque le problème palestinien se pose avec acuité, dès 1936, les mouvements arabes rejoignent la politique nazie : antisémitisme et antisionisme peuvent s’allier. En Tunisie, le nationalisme, bridé par le colonialisme français, a trouvé écho et appui dans le camp nazi. Les grandes manifestations de Bab-Souika, en 1942-43, acclament le Bey, le Destour, les leaders et les Allemands. Dans les campagnes, les troupes de Rommel ont été accueillies chaleureusement et ont trouvé un appui non négligeable. Le vieux Destour, très anglophile, échappe à la contagion, mais le Néo-Destour se laisse prendre à l’engouement ambiant et prête une oreille amicale à la propagande de Radio-Berlin. La direction du parti collabore poliment avec Rahn et certains d’entre eux préfèreront partir dans les bagages allemands pour ne pas subir la vengeance expéditive des Français. Seule, la bourgeoisie tunisienne, formée dans les lycées et universités françaises, ouverte sur le monde anglo-saxon, en liaison avec les émissaires américains, connaissant la formidable avance économique des U.S.A., a pris le parti des alliés, et forme le noyau des conseillers politiques du Souverain : Chenik, prévenu avant la date de l’imminence du débarquement, Badra, Mzali brillant caïd de Bizerte destitué pour appartenance à la Franc-maçonnerie, Annabi, premier polytechnicien tunisien.
(...)
Le Souverain, francophile, est persuadé de la victoire alliée. Dès la réception du message de Roosevelt, il a chargé le Consul des U.S.A. d’un message oral très chaleureux. Pris entre la force physique de l’armée allemande, l’opinion publique tunisienne germanophile et la résignation pitoyable du Gouvernement de Vichy, le Souverain louvoie avec humour sachant que le temps travaille pour les alliés. Conscient de ses responsabilités, il reste avec son peuple pour partager ses dangers et lui éviter le pire, même s’il a peu d’influence sur le cours des choses37. En fait, cette politique de neutralité permet de maintenir l’unité, toute récente, du peuple tunisien autour de sa personne : sa véritable victoire.


L’Occupation germano-italienne de la Tunisie : un tournant dans la vie politique tunisienne
Annie Rey-Goldzeiguer

https://books.openedition.org/editionscnrs/496?lang=fr

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Relations germano-italiennes

Rahn avait reçu des instructions très précises de Ribbentrop : toutes les décisions concernant la Tunisie seraient soumises à l’allié italien. De nombreuses réunions eurent lieu sur la question tunisienne entre les deux alliés. L’une d’elles se tint au Palazzo Chigi à Rome le 31 décembre 1942. Elle réunit de hauts fonctionnaires des ministères des Affaires étrangères allemand et italien, en présence de Möllhausen, conseiller de Rahn. Il fut décidé que le problème tunisien était avant tout un problème militaire et qu’il fallait attendre la victoire pour discuter de l’avenir politique du pays. Sur le terrain, les Italiens se montrèrent beaucoup moins conciliants que lors des discussions entre diplomates. Retrouvant en Tunisie leurs compatriotes installés depuis des décennies, ils se sentaient en territoire conquis et entendaient profiter de la nouvelle situation pour s’affirmer définitivement. Rahn nota dans ses Mémoires que « les Italiens se considéraient comme les maîtres légitimes du pays dont ils revendiquaient la direction politique », et qu’il avait rencontré les pires difficultés dans ses relations avec eux. Le régime établi en Tunisie s'orientait de plus en plus vers une occupation germano-italienne, car les contingences militaires l'exigeaient. Mais il semblait approprié pour les puissances de l'Axe de respecter les fonctions du bey et celles du résident et de maintenir les organes administratifs de la Régence, même si leurs activités étaient contrôlées par les forces d'occupation. Rahn et le consul général Silimbani, assistés d'un commissaire civil français chargé des contacts entre les autorités françaises et celles de l'Axe, supervisaient la vie politique du pays. Rahn rencontra rapidement l'amiral Esteva, ce « gentilhomme d'un certain âge, trapu, à la grande barbe grise, réputé pour sa profonde piété et son engouement quelque peu enfantin », et le jugea « difficile à manœuvrer, têtu… voulant toujours avoir raison ». L'amiral Platon l'avait également jugé « complètement dépassé par les événements et en conflit ouvert avec le colonel Fiedler, vice-président de la Commission de contrôle germano-italienne ». Tous deux souhaitaient sa révocation, mais Pétain refusa. Pour gérer le pays, Rahn créa cinq commissions mixtes réunissant Allemands, Italiens, Français et Tunisiens. Chaque communauté était représentée par un ou deux membres. Cette mesure fut approuvée par le gouvernement italien, car elle permettait à la France de réduire considérablement son influence au sein de l'administration. Les Tunisiens étaient également satisfaits, se retrouvant sur un pied d'égalité avec les Français. Les décrets officialisant les commissions furent signés par Esteva seul, qui y délégua ses proches collaborateurs Riberau et Couder, respectivement vice-présidents de la Chambre d'agriculture et de la Chambre de commerce françaises. Les commissions siégeaient, sous la haute autorité de Rahn, dans sa résidence privée, le Dar Hussein, un ancien palais mauresque, ancien quartier général du commandant en chef des troupes françaises en Tunisie, le général Barré. Elles fonctionnaient comme un organe de contrôle, conseillant à la fois la Résidence et les autorités militaires et réglementant chaque branche de la vie publique : agriculture, approvisionnement, transports, défense passive, hygiène, etc. Mais les réunions quotidiennes de ces commissions n'étaient que formelles. Chaque groupe surveillait l'activité de l'autre et cherchait à démontrer davantage de connaissances, d'expérience et d'énergie. Nous assistons ainsi à un véritable travail de collaboration entre l'Allemagne, la Résidence, la communauté italienne et la communauté musulmane. Les Italiens veulent tout superviser, se tenir prêts à parer à toute éventualité en cas de cessation du fonctionnement de l'administration française. Le représentant italien impose le plus souvent les souhaits de son gouvernement et les transmet, par l'intermédiaire du consul général italien Silimbani, aux autorités d'occupation allemandes. Le Premier ministre tunisien, Mohammed Chenik, refuse toute participation officielle aux commissions économiques mixtes germano-italo-franco-tunisiennes.

Rahn devait maintenir l'équilibre entre les ambitions italiennes et certaines prétentions nationalistes. La Tunisie était un véritable « théâtre ouvert de conflits et de problèmes ». Les Italiens avaient sur place le ministre plénipotentiaire Enrico Bombieri et le consul général Giacomo Silimbani à Tunis, ainsi que le consul italien à Sfax, Bellegarde ; leurs relations avec Rudolf Rahn étaient, en apparence, très cordiales, Rahn et Silimbani se consultant avant chaque décision importante. Mais Rahn eut du mal à empêcher les Italiens d'interférer dans les affaires de la Résidence. Les Allemands estimaient que la politique de prestige menée par les Italiens nuisait aux opérations de l'Axe et irritait les Français. Jouer ouvertement la carte de l'amitié franco-allemande n'était pas chose aisée dans un tel contexte.

Mais s'ils admiraient l'Allemagne et surtout Rommel, les Tunisiens haïssaient leur allié italien. Ils n'avaient pas oublié les excès commis par Graziani dans les années 1930 en Tripolitaine, notamment l'exécution de Sidiomar, l'un des plus grands dirigeants du Maghreb, refusait que la puissance protectrice française soit remplacée par l'Italie. Lors d'une rencontre avec Esteva le 20 février, le Bey demanda au Résident de prendre des mesures pour épargner à son peuple les brutalités et exactions commises par les Italiens. Il craignait particulièrement le remplacement des directeurs français placés à la tête de l'administration tunisienne par des Italiens. Pour éviter cela, le souverain proposa astucieusement de les remplacer par des autochtones, ce qu'Esteva refusa.

Le Maghreb dans la guerre 1939-1945
Chapitre 2. La Tunisie dernière tête de pont de l’Axe en Afrique
Chantal Metzger


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Les Juifs de Tunisie et la politique Italienne perçue comme bienveillante lourde de cynisme et d'antisémtisme camouflés

Avec l'occupation de la Tunisie par les troupes italo-allemandes, le statut du Protectorat resta inchangé, du moins en théorie. En pratique, l'autorité n'était plus entre les mains du Bey ou du Résident, mais du commandant des forces armées allemandes, le général Nehring ; du général von Armin ; du représentant du ministère allemand des Affaires étrangères, Rudolph Rahn ; et du chef de la SS (SS-Obersturmbannführer) Walter Rauff. Les Italiens, officiellement alliés, furent privés de tout pouvoir effectif, même si les Allemands, et von Ribbentrop lui-même, affirmèrent à plusieurs reprises que toute décision politique concernant la Tunisie aurait tenu compte du statut privilégié des Italiens dans la région.

(...)

À l'instar de leurs coreligionnaires tunisiens, les Juifs de Livourne furent immédiatement pris pour cible par les Allemands, sans distinction de nationalité. Malgré la position prise par le consulat italien auprès des autorités allemandes suite aux premières mesures antisémites, la rafle du 8 décembre toucha de plein fouet la communauté juive italienne, dont plusieurs membres furent arrêtés ou pris en otage.

Les autorités italiennes en Tunisie et l'ombre de la Shoah
L’intervention des autorités italiennes, en décembre 1942, a laissé des traces profondes dans la mémoire des Juifs italiens de Tunisie : la bienveillance du consul Silimbani, en particulier, est devenue le véritable leitmotiv de toute narration et autonarration sur la période d’occupation. L’historiographie a également reconnu l’importance de la médiation consulaire dans la mise en place d’un dispositif diplomatique de protection des Juifs de citoyenneté italienne. En revanche, une analyse sérieuse des limites externes et internes de cette protection a été rarement abordée. De même, il manque actuellement une étude sur le rôle joué par les forces d’occupation italiennes dans la persécution des Juifs de Tunisie, ainsi que sur le clivage qui s’est créé, après la guerre, entre la réalité et la mémoire. Le jugement bienveillant sur les autorités italiennes ne découle pas uniquement du processus parallèle de diabolisation des Allemands, mais aussi d’une série d’expériences directes, reprises ensuite par la littérature mémorielle (des Juifs italiens ainsi que tunisiens) et l’historiographie. L’intervention précoce de Silimbani pour soustraire ses compatriotes juifs des rafles des SS fut observée par Robert Borgel et a trouvé confirmation dans les archives italiennes. Les autorités militaires italiennes s’attirèrent le même jugement positif, par les Juifs de toute nationalité, en raison de la protection accordée lors des réquisitions ou bien pour un comportement plus humain. La famille d’Elia Boccara invita les soldats de la brigade San Marco à dîner chez elle ; ensuite, quand les Allemands réquisitionnèrent la maison des Boccara, ces mêmes soldats se déclarèrent prêts à la reprendre par les armes. De même, les notables twansa du comité constatèrent avec stupeur que les militaires italiens, qui administraient plusieurs camps de travail, semblaient imperméables à la haine antisémite qui dominait les actions des Allemands. En mars 1943, Paul Ghez visita les camps de Djouggar et Sbikha et y trouva des conditions beaucoup plus tolérables que dans le secteur allemand : « [Les travailleurs] passent le plus clair de leur temps à fabriquer des briquets en aluminium très ingénieux » écrivit dans son journal, « ils sont bien traités et ne demandent qu’une permission ». L’accueil des autorités militaire lui réserva d’autres surprises : au lieu d’être menacé et insulté comme d’habitude, Ghez se trouva face à un officier italien – lui aussi avocat – qui l’appelait « mon cher collègue » et qui lui confessa qu’à son avis toute la mobilisation des Juifs était « une stupidité ». Robert Borgel aussi, dans ses mémoires, a donné de l’armée italienne une image positive : « Les Italiens – on doit le reconnaître – agissaient à l’égard des nôtres avec humanité. Avec eux, on pouvait s’expliquer, éventuellement faire admettre certains points de vue légitimes. » L’impression des travailleurs employés dans les camps italiens ne différa guère : Albert Memmi qualifia son expérience de « tragi-comédie italienne ».

Ce qui émerge de la quasi-totalité des témoins est donc l’image d’une grande bienveillance qui caractérisa, sinon la population italienne dans son ensemble, du moins les responsables civils et militaires. En réalité, le comportement de l’État-major italien et surtout du consulat fut beaucoup plus ambigu. D’abord, en continuité avec la période de Vichy, les autorités fascistes encouragèrent la diffusion de propagande antisémite parmi la population italienne. En profitant de la nouvelle situation politique, Silimbani fit reprendre la publication du quotidien L’Unione, qui à partir du 21 janvier jusqu’au début de mai s’employa à propager stéréotypes antisémites et racistes. Le premier numéro, par exemple, désignait comme ennemi « l’abominable collusion anglo-saxon-bolchévique-judaïque », en reprenant le cliché de la guerre voulue et provoquée par les Juifs. En particulier, la campagne militaire de l’Axe fut présentée comme une lutte contre l’impérialisme américain au service du judaïsme : « Washington a l’intention de confier aux nègres du Nouveau Monde la tâche de remplacer les expulsés, en collaboration avec les Juifs ». Cette image était intériorisée par la population et par l’armée : « Le capitaine italien commandant le corps de Génie qui dirigeait notre camp nous traitait régulièrement d’Americani », signala Albert Memmi dans son journal.

La propagande développée par les autorités italiennes en Tunisie prenait appui sur un effort plus vaste du régime fasciste, et sur un discours antisémite qui était diffusé par les organes de propagande de Rome, par exemple « Radio-Bari ». Le choix de ne pas déployer la même virulence antisémite que les Allemands n’est pas donc à attribuer à une prétendue bienveillance du consulat, mais plutôt à des considérations d’ordre politique (les mêmes qui avaient guidé Silimbani les années précédentes) visant à présenter l’antisémitisme de l’Italie fasciste comme plus « humain » et raisonnable, donc plus légitime, que celui de Vichy et de Berlin. Les Hauts Commandements de l’armée italienne agirent de la même façon : si les officiers des camps de concentration se montrèrent souvent tolérants et humains envers les Juifs, les autorités militaires de Tunis suivirent de près l’enrôlement forcé des travailleurs juifs, en collaborant activement avec les Allemands De plus, ils agirent en synergie avec le ministère des Affaires étrangères pour répandre une propagande subtilement antisémite.

Les limites de l’action des autorités italiennes, notamment du consulat, furent évidentes également à l’égard des Juifs de nationalité italienne. D’abord, en dépit des garanties obtenues par Berlin, le consul italien n’essaya jamais d’imposer ses décisions hors de la ville de Tunis. À Sousse, à Sfax et dans d’autres localités mineures, plusieurs Juifs italiens subirent ainsi les mêmes vexations réservées aux coreligionnaires tunisiens, y compris le port de l’étoile jaune. D’une façon plus générale, la protection accordée continua à se fonder plus sur des considérations d’ordre politico-diplomatique que sur des soucis humanitaires. En Tunisie, l’arrivée des troupes allemandes au lendemain du débarquement allié en Afrique du Nord avait brisé le rêve, caressé par les chefs de l’armée italienne depuis mai 1942, d’une occupation exclusivement italienne. De ce fait, l’Italie se trouvait en Tunisie dans une condition de gênante infériorité matérielle et politique que l’accord de janvier 1943 avait pu déguiser, mais pas résoudre. Le régime était parfaitement conscient de cette faiblesse : d’où l’obsession de sauvegarder le prestige national par tout moyen, y compris par la protection des citoyens « non aryens ». De ce point de vue, le comportement du consul au sujet des Juifs faisait partie d’une politique plus vaste, appliquée par la diplomatie fasciste dans les autres régions occupées, notamment en France et en Yougoslavie. Mais cette tolérance apparente se fondait toujours sur des considérations de type impérialistes : consolider le prestige italien, se légitimer comme des interlocuteurs éclairés, renforcer le contrôle du territoire en vue d’un réaménagement des pays occupés après la victoire de l’Axe. De plus, bien que sans envisager des mesures d’extermination, la politique italienne continuait à se fonder sur le principe antisémite de l’exclusion des Juifs et de leur abaissement à une condition de paria. Bref, en Tunisie le comportement de Silimbani et des autorités fascistes en général n’avait rien d’exceptionnel : il traduisait dans un contexte spécifique une norme appliquée partout ailleurs.

Le caractère instrumental de la protection accordée aux Juifs de Tunisie par l’Italie fasciste émerge avec évidence d’une analyse du projet de domination de la Régence que le régime, au moyen d’une commission spéciale du ministère des Affaires étrangères, avait élaboré depuis 1940. Dans sa version finale secrète de 1943, dont un exemplaire fut réquisitionné par les Alliés à la libération de Tunisie, le gouvernement italien prévoyait une restructuration profonde de la Tunisie de l’après-guerre. Un chapitre spécifique était dédié à la population juive, avec une distinction nette entre Juifs italiens et tunisiens
(...)

Il convient de souligner la gravité des mesures envisagées, bien que dissimulée sous un langage administratif neutre. Contre les Juifs tunisiens on prévoyait un traitement radical, légitimé par des stéréotypes antisémites grossiers (les Juifs accapareurs, antifascistes, subversifs), des distinctions captieuses et illogiques (les commerçants juifs tunisiens étaient « spéculateurs avides », ceux juifs italiens étaient une « classe moyenne de professionnels ») et des démonstrations anachroniques (les naturalisations touchaient 19 % de la population italienne « patriote », contre 10 % de celle juive tunisienne « francophile »). La déportation forcée de la population juive-tunisienne n’était pas précisée dans les détails, mais en 1943 on peut raisonnablement supposer que la destination finale des expulsés aurait été, dans la meilleure des hypothèses, l’exil, et dans le pire, le camp d’extermination. De toute façon, le régime ne montra aucune hésitation face à la perspective d’éradiquer complètement de la Tunisie une communauté bimillénaire de plus de 60 000 personnes
(...) Ce fut donc dans une perspective de persécution et de soumission que les autorités italiennes en Tunisie développèrent leur action « bienveillante » envers les Juifs, italiens compris.

Bien que sans subir les mêmes violences que leurs coreligionnaires tunisiens, les Juifs italiens de Tunisie se retrouvèrent donc dans l’ombre de la Shoah, qui en Afrique du Nord s’appuyait sur le plan d’extermination « de Casablanca au Caire» élaboré par les nazis et sur le projet de déportation prévu par les fascistes. Si les Livournais échappèrent à la solution finale, ce fut à cause des problèmes de temps et d’organisation des Allemands et par les soucis stratégiques des autorités italiennes, et non pas pour un manque de volonté des uns et des autres. Ils ne furent pas non plus épargnés par de pertes, bien qu’elles ne survinrent pas sur le territoire de la Tunisie (à exception peut-être du docteur Ugo Bensasson, qui se suicida en 1943). La communauté livournaise gardait des liens étroits avec la péninsule et ce fut parmi les Grana qui s’étaient transférés en Italie – avant ou pendant la guerre – que la persécution antisémite s’abattit dans toute son ampleur. Les traces archivistiques, unies aux témoignages oraux, nous ont permis de retracer certaines trajectoires. Le professeur Augusto Gallico fut arrêté à Florence avec sa famille (sa femme Amelia Gallico et leurs enfants Lucio et Sergio), tandis que Massimo « Max » Darmon, dont l’histoire tourmentée avait même attiré les attentions du ministre Ciano, fut saisi lors de la rafle de Rome, en octobre 1943. Giacomo Cohen, cousin d’Ugo Moreno, fut arrêté à Gênes avec son fils Renato et sa femme Margherita Artom. Ils furent tous déportés à Auschwitz, personne ne revint.

Les juifs italiens de Tunisie pendant le fascisme
Une communauté à l’épreuve (1921-1943)
Martino Oppizzi

https://books.openedition.org/pur/164051?lang=fr
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Re: L'Occupation germano-italienne de la Tunisie 1942-1943

Nouveau message Post Numéro: 2  Nouveau message de alfa1965  Nouveau message 17 Sep 2025, 16:00

A la tête de l'Einsatzgruppe Ägypten , le SS-Obersturmbannführer Walther Rauff débarque en Afrique du Nord en 1942 pour organiser la déportation des juifs des territoires contrôlés par l’Axe, mais je n'ai pas connaissance de rafles vu du peu d'info et d'intérêt des historiens.
Siamo 30 d'una sorte, 31 con la morte. Tutti tornano o nessuno. Gabriele d'Annunzio, Canzone del Quarnaro.

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Re: L'Occupation germano-italienne de la Tunisie 1942-1943

Nouveau message Post Numéro: 3  Nouveau message de Loïc  Nouveau message 21 Sep 2025, 22:14

Un témoignage surprenant vient d'André Gide qui était en Tunisie
https://encyclopedie.cerclealgerianiste ... mande.html
Sur cette période étrange et mouvementée, existe un témoignage inattendu, c'est celui d'André Gide qui se trouve depuis mai 1942 en Tunisie, ce pays qu'il aime et où il revient souvent
.Il consigne ses impressions au jour le jour; il est attentif, notamment aux différences de comportement entre les différents acteurs.

Par exemple le 5 décembre 1942: « Les Allemands se conduisent ici, force est de le reconnaître, avec une dignité remarquable, et qui rend d'autant plus scandaleuse l'outrecuidance indisciplinée des soldats italiens (qui circulent dans les rues) en uniformes défraîchis, veules, hâves, sans tenue aucune et prompts à l'insolence,
les allemands bien équipés, propres, disciplinés, l'air à la fois souriant et résolu, avec sans doute la consigne de se montrer aimables et attentionnés envers la population civile et de faire souhaiter leur règne et s'y prenant comme il faut pour cela* ».
Ou bien, le 3 janvier 1943: « L'on donne maints exemples de l'impéritie et de l'absence de mordant de l'armée américaine, tournant le dos à la moindre menace et se refusant à la lutte aussi longtemps qu'ils ne seront pas vingt contre un ».
le 8 mai 1943 : « Les Alliés entrent à Tunis. On ne parle plus que le français. Les Italiens se taisent, se cachent, et l'on ne rencontre plus que quelques très rares Arabes »


*population civile...à l'exclusion de la communauté juive précise Gide victime d'un abominable ostracisme, harcelée, spoliée traquée

quant à la population musulmane d'une obséquieuse cordialité envers les allemands qui se maintient malgré les nouvelles toujours plus mauvaises du front. Les tribus arabes étaient les seules qui avaient une affection vraie et naturelle pour le peuple allemand
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Re: L'Occupation germano-italienne de la Tunisie 1942-1943

Nouveau message Post Numéro: 4  Nouveau message de Loïc  Nouveau message 22 Sep 2025, 00:05

Les passages ci-dessus de décembre 1942 tels que reproduits dans son journal ont été abrégés, in extenso il écrit au sujet des occupants et des occupés,

5 décembre 1942
Les Allemands se conduisent ici, force est de le reconnaître, avec une dignité remarquable, et qui rend d'autant plus scandaleuse l'outrecuidance indisciplinée des soldats italiens.
Ceux-ci passé 6 heures du soir s'arrogeaient le droit hier et avant-hier soir de canarder les passants attardés, ce qui leur valut, me dit-on, de vives remontrances de la Kommandantur.
C'est par frousse dit Amrouche qui pourrait bien avoir raison, mais aussi le discours du Duce leur porte à la tête et ils cherchent à se prouver qu'ils sont maîtres en Tunisie.
Rien n'égale le mépris qu'ont pour eux les soldats allemands si ce n'est la haine que les soldats Italiens rendent à ces derniers en échange, en dépit de tout ce que pourra dire Mussolini

11 décembre 1942
Dans toutes les rues de Tunis quantité de soldats Italiens ou Allemands, les premiers en uniformes défraîchis, veules, hâves, sans tenue aucune et prompts à l'insolence,
les allemands bien équipés, propres, disciplinés, l'air à la fois souriant et résolu, avec sans doute la consigne de se montrer aimables et attentionnés envers la population civile et de faire souhaiter leur règne et s'y prenant comme il faut pour cela. Partout des munitions, des armements considérables, je crains que nous en ayons pour longtemps

12 décembre 1942
le nombre des soldats allemands tient du prodige. Vraiment ils "occupent" la ville. Le bas peuple musulman se montre obséquieux envers eux, qui du reste demeurent pour la plupart très dignes. Que ne donnerais-je pour les suivre pour causer avec eux! mais ce serait de part et d'autre « se compromettre » [Note : Gide est homosexuel]

André Gide
Journal 1942-1949



une scène de rue irénique des rapports germano-italiens en Afrique du Nord, ici en Libye voisine
Image
Repos à Benghazi, 1941
Un groupe mixte de soldats de l'Axe se détend à Benghazi.
Des unités de police militaire italienne et allemande effectuaient des patrouilles conjointes, une nécessité compte tenu de la présence de soldats italiens et allemands.
Au premier plan, un de ces groupes patrouille dans les rues. Un Feldgendarm allemand accompagne deux carabiniers.
un soldat libyen regarde deux soldats du corps des transports écouter la radio.
Un caporal des bersaglieri, coiffé du fez rouge typique, observe la scène en fumant

Steve Noon
Osprey Warrior 169- Italian soldier in North Africa 1941-43

mouais ::dubitatif::
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Re: L'Occupation germano-italienne de la Tunisie 1942-1943

Nouveau message Post Numéro: 5  Nouveau message de Loïc  Nouveau message 22 Sep 2025, 02:57

Son Journal 1942-1949 est en ligne
https://www.fadedpage.com/link.php?file=20150514-a5.pdf

intéressant témoignage,

une part notable pointe cruellement la faible combativité étatsunienne perçue jusque parmi les occupés de Tunis, impression guère flatteuse pour l'orgueil militaire étatsunien et l'ardeur belliqueuse de l'US Army...
la discipline teutonne soulignée au début s'ammollit à la fin du mois tandis que l'animosité s'exacerbe entre les deux partenaires de l'Axe
quelques échos de l'Armée Française au combat
la population arabe qui place ses espoirs dans le camp d'en face et voit les "libérateurs" allemands avec les yeux de Chimène attendra 13 ans la fin du protectorat Français

extraits choisis
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Dr Ragu me disait que, ayant à pratiquer d’urgence une transfusion de sang, pour tenter de sauver un prisonnier anglais (ou américain) grièvement blessé, six soldats allemands s’étaient aussitôt proposés.

26 décembre 1942
Des AVIS en trois langues (français, arabe et italien) sont placardés en abondance sur les murs de la ville. Il y est fait savoir aux Israélites qu’ils auront à payer, avant la fin de l’an, la somme de VINGT MILLIONS comme aide aux victimes des bombardements anglo-américains dont ils sont responsables, «la juiverie internationale» ayant, comme chacun le sait depuis longtemps, «voulu et préparé la guerre». (Les victimes juives sont naturellement exclues du nombre des gens à secourir.) Cela est signé par le « Général Von Arnim, commandant les forces de l’Axe en Tunisie».

1er janvier 1943
De nouvelles bombes sont tombées sur Tunis, à midi et à cinq heures; les effets des explosions sont effarants. Jean Tournier était occupé, avec une équipe de jeunes gens, ces derniers matins, à extraire les cadavres et les blessés de dessous les décombres d’un pâté de maisons de la ville arabe, anéanties, au début de la semaine, par trois bombes. Elles ont fait de trois à quatre cents victimes. On n’a pu secourir à temps celles qui, bloquées dans les caves, appelaient au secours. Et l’on continue à sortir des grappes de cadavres déjà puants de dessous l’amoncellement des blocs de maçonnerie, des solives et des plâtras.
Et ce n’est sans doute là que le prélude à des bombardements plus violents, devant lesquels on ne se sente en sécurité nulle part
(...) nous examinons longuement le projet de fuite à Nabeul. Il importe de s’assurer que nous ne courons pas vers un danger plus grand: nombre de villas et de fermes ont été livrées au pillage des Arabes et leurs habitants massacrés. C’est une sorte de Jacquerie organisée que protège l’armée allemande soucieuse de se faire bien voir de la population indigène, ivre de revendications. Plutôt la bombe que l’égorgement
(...)
cinq navires italiens sont nouvellement entrés au port et déchargent leur faix de munitions. Des renforts arrivent quotidiennement par les airs

3 janvier 1943
Non; d’après d’autres renseignements qui semblent plus sûrs, le port de Tunis n’abriterait pour l’instant aucun navire italien. Facile à vérifier, du reste Il est moins facile d’estimer le nombre des bombes versées sur la Goulette, à midi, avant-hier. Un officier français, digne de foi et qui s’y connaît, prétend en avoir compté soixante-dix-sept, dont sept sur la Centrale Électrique (les dégâts causés à celle-ci pourront être vite réparés, dit-on; mais en attendant nous restons sans lumière et sans radio). Des fenêtres du salon des R., je pouvais voir les panaches des explosions; large frange au-dessus de la ligne d’horizon. Le bombardement a été très bref et avait pris fin avant que la D. C. A. n’ait commencé à réagir.
Mais je ne peux consigner ici l’écho de tous les bruits qui circulent. Ce qui se répète surtout, c’est que les Américains, dimanche dernier, ont été sur le point d’entrer à Tunis. Une avancée très importante de chars d’assaut aurait été mise en déroute par une poignée de motocyclistes allemands partis à leur rencontre et qu’ils ont pu croire avant-coureurs d’importantes forces de résistance. Si seulement ces chars avaient poursuivi leur avance, ils se seraient aisément rendus maîtres de la ville. Rapportés comme je le fais ici, ces propos semblent enfantins; mais l’on donne maints exemples de l’impéritie et de l’absence de mordant de l’armée américaine, tournant le dos à la moindre menace et se refusant à la lutte aussi longtemps qu’ils ne se sauront pas vingt contre un. Sur un autre point (Tebourba?), une colonne de chars d’assaut, attaquée par l’aviation ennemie, aurait été mise en déroute, les hommes abandonnant intactes leurs admirables et coûteuses machines pour s’enfuir sous les oliviers; de sorte que l’armée allemande se serait emparée des chars, ramenés triomphalement dans la ville, où chacun put les contempler. Leur équipement (des Américains) est, dit-on, merveilleux, excellent jusque dans les moindres détails, mais la valeur combative des hommes à peu près nulle; en tout cas, ils sont complètement inexpérimentés; incapables de se mesurer à la valeur allemande qui envoie en Tunisie de son meilleur. Je crains qu’il n’y ait beaucoup de vrai là-dedans; et de toute manière les Alliés ont affaire à forte partie, à des hommes résolus convaincus, préparés depuis longtemps et désindividualisés au point de ne plus exister qu’en fonction du combat.

5 janvier 1943
Plus d’approvisionnement. Allemands et Italiens ont fait main basse sur les réserves. Amphoux entendait hier un de leurs officiers supérieurs, au restaurant, déclarer en riant: «Si les Anglais viennent à Tunis (je crois même qu’il disait: quand les Anglais viendront), ils ne trouveront plus rien, Rien, RIEN!» et ceci en fort bon français.
(...)
Plusieurs colons dignes de foi confirment la lamentable, l’absurde retraite des forces américaines devant le semblant d’opposition allemande. Le surgissement d’une poignée d’hommes résolus a fait se replier ceux qui, bien supérieurs en nombre et en armements, n’auraient eu qu’à continuer leur avance pour rester maîtres de la place, pour s’emparer de Tebourba; l’on dit même: pour entrer à Tunis. Et cette triste comédie s’est jouée, et presque au même moment, sur plusieurs routes. «Avec leurs armements, nous serions déjà à Alger», disent, toujours en riant, les officiers allemands. Le certain, c’est que l’armée américaine a laissé à la résistance allemande tout le temps de s’organiser. La partie sera bien plus coûteuse à présent qu’elle n’eût été si les Alliés avaient profité de la surprise. Mais ils ont laissé aux renforts tout le temps d’arriver, non point tant par bateaux que par avions

8 janvier 1943
Des Allemands partout. Bien mis, en seyants uniformes, jeunes, vigoureux, râblés, de belle humeur, rasés de frais, aux joues roses. Les soldats italiens font assez piteuse figure auprès d’eux. Et les Arabes, vis-à-vis des premiers, se montrent pleins de considération obséquieuse

9 janvier 1943
Le discours de Roosevelt fait miroiter la productivité des usines américaines qui, affirme-t-il, produisent maintenant, à elles seules, plus de sous-marins que celles de l’Allemagne, de l’Italie et du Japon réunies. De même pour les chars de combat, les canons, les mitrailleuses et toutes autres fournitures de guerre. Allons, tant mieux! Il parle aussi du recrutement qui fait passer l’armée américaine de deux à sept millions d’hommes (je crois). Mais ce dont il ne parle pas, ne peut parler, c’est de la valeur militaire de ces hommes. Elle s’obtient plus difficilement que les machines; le long apprentissage et l’entraînement font défaut. Et l’étalement de cette supériorité numérique et matérielle, si la supériorité morale ne l’accompagne pas, loin de me rassurer, m’inquiète. À quoi bon donner tous ces chiffres? Staline était habile à cacher les siens; de sorte que la puissance de l’armée russe a surpris le monde entier et l’Allemagne.

12 janvier 1943
Confirmation par de nouveaux témoins oculaires de la battue en retraite américaine, aux environs de Tebourba (dans la forêt de Mayana) devant de très faibles forces allemandes lancées à leur rencontre. L’importante file des chars américains a été abandonnée par ses occupants; ceux-ci fuyaient éperdument, semant la déroute, poursuivis bientôt par les Allemands qui s’étaient emparés des chars ainsi que de grandes quantités de munitions et d’armements que les Américains n’avaient pas pris le temps de rendre inutilisables. Poursuivre les Américains avec leurs propres chars, c’était un jeu dont les Allemands font, depuis, gorge chaude.

16 janvier 1943
Que font les Américains? On attend; on s’impatiente; on est déçu. La grande offensive annoncée est-elle remise à plus tard, ou a-t-elle échoué comme l’avance sur Tebourba? On imagine des explications; j’allais dire: des excuses. On dit qu’ils ne veulent se risquer qu’une fois assurés d’une supériorité numérique écrasante. On dit aussi qu’ils manquent de carburants (et la radio allemande prétend avoir coulé le dernier convoi de pétroliers des Alliés). Cette offensive tant escomptée, je m’attends à présent à ce que ce soient les Allemands qui la risquent, et qui repoussent les forces américaines au-delà de Bône, tout comme la huitième armée anglaise a forcé l’armée de Rommel à battre en retraite et à se replier sur Tripoli. En revanche les trop rares forces françaises semblent lutter héroïquement aux environs de Pichon et près de Kairouan. Mais les prisonniers ramenés à Tunis ne décolèrent pas contre les Américains qui les auraient laissés sans munitions très longtemps et dont l’aviation les aurait insuffisamment soutenus. Ces prisonniers sont, paraît-il, extrêmement bien traités, choyés même, et nourris si largement que les soldats italiens les jalousent, dit-on. Pour comble de prévenance, Hitler promet la libération sans conditions à tous les soldats français qui se rendent, nous apprend une circulaire, reproduite en tête de Tunis-Journal (du 14 janvier) et semée à profusion par les avions survolant les forces dissidentes combattant en Tunisie. «Le Führer, y est-il dit, a décidé que les membres de l’Armée Française qui tomberaient entre les mains allemandes lors des combats en Afrique du Nord, ne seront pas traités en prisonniers de guerre; tenant compte du fait que ces soldats ont été trompés par certains de leurs chefs. Tenant compte également du fait que ces soldats n’ont pu recevoir les informations qui les auraient éclairés sur la situation de la France et sur les ordres formels que leur donnait le Maréchal Pétain. Le gouvernement français sera invité à faciliter à ces soldats démobilisés leur passage dans la vie civile» (et sans doute aussi leur envoi comme travailleurs en Allemagne). «Les officiers et soldats français qui se présenteront volontairement dans nos lignes pour se mettre à la disposition de leur gouvernement seront traités par priorité.» La radio de Vichy nous fera sans doute connaître bientôt les résultats de cette propagande épaissement habile.

18 janvier 1943
Les Russes ont repris Millerovo; sur un immense front, forcent à la retraite ou encerclent les Allemands et les Roumains. La huitième armée anglaise refoule en Tripolitaine l’armée de Rommel. L’avance héroïque du général Leclerc conquiert toute la région du Fezzan. Les forces françaises de Tunisie soutiennent près de Kairouan les plus durs combats; victorieusement, semble-t-il, en dépit de leurs armements insuffisants. Et cependant que fait l’armée américaine? Qu’attend-elle? N’est-ce pas le moment, pour elle, d’attaquer, tandis que les Allemands sont occupés déjà sur tant de fronts? Va-t-elle perdre cette occasion? Faut-il voir, dans cette temporisation, savante stratégie, ou maladresse; prudente patience, ou impéritie timorée? Ou veulent-ils n’entrer en action que sûrs de vaincre, après avoir laissé peser sur leurs alliés le pire poids du combat? ou, peut-être, répondent-ils à un vœu de Staline que soit maintenu en alerte, loin du front russe, le plus longtemps possible, le plus grand nombre possible d’avions ennemis?... c’est ce que chacun, ici, se demande et qui fait l’objet de toutes les conversations.

20 janvier 1943
Même si les Allemands se retirent (ce qui n’est guère espérable), les Italiens, je pense, défendront Tunis, «leur Tunis», avec l’âpreté qu’on peut attendre d’eux, exaspérés par la perte successive de toutes leurs possessions africaines. Devrons-nous connaître ici les affres d’un siège et le bombardement par l’artillerie? Verrons-nous le combat des rues, la révolte des indigènes contre les Français, l’exécution des suspects, le pillage des magasins, des appartements, les massacres?... Je m’attends à tout, et au pire, et mon imagination ne chôme pas.

24 janvier 1943
Amphoux constatait, ainsi que je faisais moi-même, ces derniers jours, la quantité de plus en plus grande de soldats allemands en état d’ébriété flagrante. Il dit que, dans les restaurants et les hôtels, leur tenue se relâche et que leur familiarité avec des Arabes suspects qu’ils entraînent à boire et cherchent ensuite à introduire et à garder la nuit dans leur chambre, avait, à plusieurs reprises déjà, forcé le propriétaire de l’hôtel d’intervenir par crainte d’un trop gros scandale. «On dirait qu’ils cherchent à bien profiter de leur reste», dit Amphoux. Ils font main basse sur tout ce qu’ils peuvent trouver encore à acheter mais les rares magasins qui restent encore ouverts (un sur douze) sont à peu près vides déjà. N’empêche que l’on voit, à toute heure, s’en aller de lourds camions allemands chargés de caisses, dernières réserves alimentaires réquisitionnées. Tout porte à croire que nous allons vers la famine. L’on s’y attend, et que le pain même vienne bientôt à manquer

28 janvier 1943
En conséquence de leurs revers, l’animosité entre les Italiens et les Allemands s’accentue. Des agents en civil protègent ceux que les soldats italiens molestent, et remettent au pas ces derniers qui aussitôt filent doux. Leurs «complexes d’infériorité» s’affirment en arrogance et jamais ils n’ont porté plus haut la tête que depuis qu’ils ont moins de raisons d’être fiers; mais bridés par les Allemands, qu’ils détestent d’autant plus que ceux-ci leur font davantage sentir leur mépris. Les Allemands, en Libye, en Tripolitaine, étaient «motorisés» et leur armée à eux, Italiens, ne l’était pas. (N’empêche que, dans le recul, ils allaient toujours plus vite que nous, disent en riant les Allemands.) Leurs soldats sont moins payés, moins bien nourris que les soldats allemands; moins bien nourris même (et ceci les indigne) que les prisonniers français. Les Allemands affectent de choyer leurs prisonniers, dans l’espoir d’amener nos soldats «dissidents» à se rendre. Leur propagande est fort bien dirigée, encore qu’un peu grossièrement parfois. Somme toute, ils marquent partout une supériorité de surface incontestable

3 février 1943
Joie de reconnaître l’amicale voix de Julien Green dans le message de l’Amérique. Puis, ensuite, c’est l’étalage coutumier des préparatifs, le nombre des nouveaux navires lancés, leur tonnage, la supériorité bientôt écrasante de la flotte et des armements américains sur ceux de l’Axe... Après quoi le moindre revers devra paraître honteux, et la victoire, un triomphe du plus grand nombre et de la matière. Les Américains, répète-t-on, ne se décideront au combat qu’assurés d’être au moins dix contre un. Il n’y a pas là de quoi se vanter; et certains, qui pourtant souhaitent de tout leur cœur la ruine de l’Axe, déplorent cette ostentation.

8 février 1943
le découragement des Allemands est manifeste, et leur rancune contre les Italiens grandit. La devanture de la librairie italienne qui, ces jours derniers, exposait des photographies du roi, de la reine, du prince de Piémont et du Duce, a été défoncée, hier, d’un coup de brique. Par qui? Par des Allemands? On croit plutôt par des Italiens antifascistes. Le nombre de ceux-ci augmente, tandis que décroît, chez les partisans, la confiance en un triomphe de l’Axe. Dès que l’on commence à se dire que la partie pourrait être perdue, on voudrait ne l’avoir pas engagée; on sent aussi qu’il est trop tard à présent pour s’en retirer. Rien à faire: ils devront boire l’amer calice et le vider jusqu’à la lie.

20 février 1943
la population arabe, dit-on, commence à déchanter, à se retourner contre ceuxqu’elle fêtait d’abord, à regretter la protection française, depuis que la domination allemande étrangle et vide à ce point le marché, que les vivres se font plus rares, que les prix augmentent, que la farine même est comptée. Le mécontentement grandit et l’on signale, de-ci de-là, des altercations dans les rues; le plus souvent du reste c’est entre soldats allemands et italiens qu’elles ont lieu
(...)
L’armée américaine s’est repliée, a fui en déroute, abandonnant chars, canons, munitions; et non pas même devant les Allemands, mais devant les Italiens que les Allemands jetaient à ses trousses[/b]. Tant tués que blessés, prisonniers, égaillés, vingt-cinq mille hommes manqueraient à l’appel, dit la radio américaine, qui ne dissimule pas le désastre. Je n’ai pu l’entendre moi-même et n’en sais que ce qui m’est rapporté, ce matin, par V., voici du moins qui retiendra l’Amérique de nous juger trop sévèrement.

21 février 1943
Selon X., cette reculade américaine dans la région de Sbeitla n’aurait qu’une importance toute provisoire, étant donné la pression de la huitième armée dans le Sud. Puisse ce désastre local piquer au vif l’Amérique! ajoute-t-il. Mon opinion personnelle est hésitante de plus en plus et flotte au gré des courants; je parviens de moins en moins à l’affermir, dès qu’il ne s’agit plus de pensée pure, de psychologie, de littérature ou d’art. Sans doute Roosevelt s’est-il montré extraordinairement habile, en parvenant à former une aussi importante armée, avec l’assentiment de son peuple; mais il n’a pu inculquer aux soldats de cette armée le sentiment de l’urgence, qui pousse les autres peuples au combat. Chacun de ses soldats lutte mollement, sensible à son confort, et fort peu convaincu par les raisons qu’on lui fournit d’avoir à défendre il ne sait trop quoi. Il ne se sent ni atteint dans aucun de ses intérêts vitaux, ni personnellement menacé. Il se prête à cette aventure, qui somme toute ne le concerne pas; et devant le danger réel, se retire. Il en va tout autrement lorsque c’est sur son propre sol qu’on combat. N’empêche que les renseignements que V. me donnait hier attendent confirmation. Le recul des Américains est certain; mais leurs pertes semblent être monstrueusement exagérées. D’après Z., ce chiffre de 25.000, que V. me donnait hier, comprendrait leurs pertes totales depuis le commencement de la guerre, et sur tous les front

10 avril 1943
Mais les événements cessent enfin de nous accabler. Les prouesses de l’armée de Leclerc réhabilitent l’armée française. La huitième armée anglaise souffle un vent d’héroïsme qui fait battre le cœur.

3 mai 1943
Les Anglo-Saxons perdent quelques positions acquises par une première avance; leur nombre cède, dirait-on, à la vaillance. Les Allemands se sentent engagés dans cette suprême résistance bien plus qu’euxne le sont dans l’attaque. La huitième armée demeure inactive en face du massif montagneux de Zaghouan, que l’autre armée n’a pu parvenir à contourner. Sans doute les mouvements sont-ils convenus d’avance, qui ne réussissent pas toujours selon les plans. Il y a convergence des efforts, certes, mais aussi rivalité, pense-t-on, et respect des préséances, de sorte qu’il serait mal séant que tel général coupât les lauriers réservés à tel autre, ou que les forces anglaises offusquassent les forces américaines qui, jusqu’à présent, ne se sont guère distinguées. De là des atermoiements, des lenteurs que l’on expliquerait mal autrement.

8 mai 1943
On comprend encore à peine que ce que l’on attendait depuis si longtemps a eu lieu; qu’ ils sont là; on n’ose encore y croire. Eh quoi! sans plus de résistance, de luttes, de combats?.. C’en est fait: ils sont là! Mais la stupeur augmente encore lorsqu’on apprend, par les premiers libérateurs qu’on interroge, que ces chars, ces soldats sont ceux de la VIIIe armée; celle même qu’on croyait retenue devant Zaghouan; cette glorieuse armée qui venait de la frontière égyptienne, après avoir balayé la Libye, la Tripolitaine, triomphé de la ligne Mareth, de la ligne de l’oued Acarit et dont on avait suivi de jour en jour les progrès dans le Sud Tunisien. Comment sont-ils là les premiers? Venus par où? Cela tient du miracle. On se représentait la délivrance et l’entrée à Tunis de maintes façons, mais pas ainsi. En hâte je boucle mon sac, ma valise et m’apprête à regagner l’avenue Roustan. Plus de raisons de se cacher. Tous les traqués d’hier, aujourd’hui ressortent de l’ombre. On s’embrasse, on rit et l’on pleure de joie. Ce quartier près de la pépinière, que l’on disait peuplé presque uniquement d’Italiens, arbore des drapeaux français à presque toutes les fenêtres. Vite, avant de quitter ma retraite, je rase une barbe de quatre semaines et descends avec mes compagnons de captivité dans la rue, où eux n’avaient pas reparu depuis exactement six mois. Nous pénétrons dans la ville en délire. Curieux: cette ville où l’on parlait toutes les langues, aujourd’hui l’on n’y entend plus que le français. Les Italiens se taisent, se cachent, et l’on ne rencontre que quelques très rares Arabes.
Dans la proclamation du général Giraud qu’on affiche sur tous les murs, une phrase comminatoire et imprécise les emplit de crainte; ils ne se sentent pas la conscience tranquille :
sont-ils visés par cette menace vague?[*] Ils ne se cachent pas, pourrait-on dire, mais ne participent nullement à la fête, restent confinés dans la ville arabe. De sorte que ce grouillement trépidant de foule acclamante est composé en grande partie (et dans certains quartiers presque exclusivement) de juifs. Tous crient: «Vive la France!» Dès qu’un des chars s’arrête, une horde l’entoure, l’assiège; des enfants y montent et prennent place à côté des triomphateurs. Et, comme par assentiment du ciel, tous les nuages d’hier ont disparu; il fait un temps splendide.

14 mai 1943
De tous côtés, il nous revient que les troupes américaines, tout autant que les forces anglaises ou françaises, se sont admirablement battues. Les lenteurs qu’on put leur reprocher d’abord, n’étaient que mesures de prudence, aussi longtemps qu’insuffisamment munies. Il importait de n’engager le combat qu’avec l’assurance de le pouvoir mener jusqu’à la victoire

29 mai 1943
Grande joie de revoir Jean Denoël; mais fort assombri par ses récits. Les pertes françaises ont été énormes et dues, semble-t-il, à la stupide routine (comme en 1914) de certains chefs militaires, à leur conception surannée du courage, de l’honneur et de je ne sais quels faux dieux. Certains ont mené leurs hommes au massacre, sans profit d’aucun ordre et comme pour répondre à l’appel d’une tradition

Denoël, enrôlé dans une «formation chirurgicale» et appelé à soigner quantité de gens, et particulièrement de tout jeunes enfants mutilés, estropiés, écharpés par les mines dont les Allemands ont truffé les terrains qu’ils abandonnaient. L’on me dit qu’ils ont caché des explosifs jusque dans des cadavres, et qui vous éclatent au nez lorsqu’on vient inhumer ceux-ci. Plus atroce encore: un blessé criait à l’infirmier qui l’approche: «Attention! ne me secourez pas: ces salauds m’ont miné.»


[*] «Quant à ceux qui ont donné leur appui à l’ennemi dans son œuvre de misère et de souffrance, ils seront impitoyablement et promptement châtiés. Je vous en fais la promesse formelle. Il n’y a pas de place parmi nous pour les traîtres.»

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