Post Numéro: 4
de Christian27
30 Déc 2024, 07:53
En cherchant un peu dans mes fichiers, j'ai retrouvé cet article fort intéressant de l'historien spécialiste de la question, le professeur Philippe Marguérat de l'université de Neuchâtel. On y trouve l'explication que je cherchais du pourquoi le CHF était devenu la principale monnaie internationale, voire la seule au cours de la guerre.
Achats d'or par la Banque nationale suisse
"(...) A la veille de la Seconde Guerre mondiale, quatre monnaies passent pour des moyens de paiements internationaux, valables partout dans le monde et pour toutes les transactions possibles : l'or, le dollar américain, la livre sterling et, dans une certaine mesure, le franc suisse : (...) parce que la Suisse, en dépit de sa taille, et pour reprendre les termes de J. Hotz, chef de la Division du commerce, est étroitement mêlée au commerce mondial, exporte des capitaux dans toutes les directions et réalise sans trop de peine deux équilibres fondamentaux : celui de la balance des comptes et celui du budget, assurant ainsi à sa monnaie stabilité externe et maintien du pouvoir d'achat; sans oublier une importante couverture métallique (95 % en 1938-1939), gage de premier ordre.
Avec la guerre tout change. La livre sterling - dès septembre 1939 -, puis le dollar - dès décembre 1941 - deviennent des monnaies belligérantes, autrement dit des monnaies dont la valeur externe est aléatoire, liée aux vicissitudes des armes. Elles perdent dès lors de leur attrait, comme moyens de paiements internationaux.
(...) Restent l'or et le franc suisse. Mais l'or (...) pose lui aussi des problèmes : son transport devient difficile, en raison de la capacité réduite de fret ou des obstacles opposés par le blocus et le contre-blocus; ensuite, sa provenance fait peser une hypothèse sur son utilisation. On aura donc tendance à lui préférer une devise forte. Quelle devise forte ? La seule qui subsiste : le franc suisse. Le franc jouit pendant la guerre d'un statut particulier. Tout d'abord, il est une monnaie non-belligérante. Ensuite, il reste une monnaie libre : la Suisse n'a pas introduit le contrôle des changes; marché des devises et marché de l'or continuent à fonctionner sans restrictions - ou presque (contrôle souple du marché de l'or depuis fin 1942) -, c'est-à-dire que l'on peut vendre ou acheter des devises ou de l'or sans grandes entraves; sans entraves, et, il faut le souligner, à prix constant : la législation monétaire fait en effet à la banque émettrice - la Banque nationale suisse - l'obligation de maintenir le franc à un niveau constant par rapport à l'or et aux grandes monnaies comme le dollar.
Enfin, le franc suisse demeure dans une certaine mesure convertible. On sait que jusqu'après la Seconde Guerre mondiale toute monnaie se définit légalement par un certain poids d'or (pair métallique) : tant de milligrammes d'or par unité monétaire, dans notre cas par franc; quantité d'or qui gage en quelque sorte la monnaie et se matérialise dans les réserves (ou encaisse) de la banque émettrice. (...) les détenteurs de billets suisses peuvent se procurer du métal précieux sur le marché suisse de l'or, marché caractérisé par des fluctuations de prix - cours de l'or - très faibles. Cette particularité tient à l'action de la Banque nationale, qui régularise ce marché en achetant ou en vendant de l'or de manière à maintenir le prix de ce dernier au niveau du pair métallique (...).
Bref, non-belligérance, liberté et stabilité, convertibilité : telles sont les caractéristiques de la monnaie suisse, caractéristiques qu'elle est seule à réunir au sein du système monétaire international entre 1941 et 1945.
(...) On comprend, dans ces conditions, l'importance du franc suisse pour l'Allemagne : c'est une des modalités de paiement privilégiées par ses fournisseurs de matières stratégiques (...), c'est aussi la devise reine de ses services d'espionnage et de renseignements. L'acquisition de francs se fait de trois manières : soit par vente d'or contre de la monnaie suisse auprès des banques commerciales suisses, donc sur le marché suisse de l'or, soit par vente d'or contre de la monnaie suisse auprès de la Banque nationale suisse, soit enfin par vente de devises contre de la monnaie suisse auprès des banques suisses. De ces diverses modalités, c'est la vente d'or qui est la plus utilisée; la vente de devises porte sur des montants relativement faibles : il s'agit d'une somme inférieure à 50 millions de francs, soit moins de 5 % du volume des transactions sur l'or. C'est donc ce dernier qui retiendra notre attention.
(...) De 1940 à 1945, la Banque nationale suisse a absorbé l'équivalent de 1,2 à 1,3 milliard. Quant au métal absorbé par les grandes banques commerciales suisses, (...), son montant n'est pas exactement connu : probablement aux alentours de 150 millions de francs.
Ce total de 1,2 à 1,3 milliard absorbé par la Banque nationale suisse provient de diverses sources : or des réserves allemandes d'avant-guerre bien sûr; mais aussi or belge et hollandais. L'or hollandais est de l'or cédé par la Banque de Hollande à la Reichsbank en 1940-1941. Il ne s'agit pas d'or pillé ou volé par le Reich à proprement parler, mais d'or cédé dans des conditions douteuses : sous la pression de l'occupation et par un gouverneur pro-nazi placé par le Reich à la tête de la banque centrale de Hollande; autrement dit d'or entaché pour la Reichsbank d'un vice de possession. Il en va de même de l'or belge : cet or provient d'un dépôt fait par la Banque de Belgique auprès de la Banque de France en 1939, dépôt cédé en 1940, à la demande du gouvernement de Vichy, par la Banque de France à la Reichsbank (...). Par la suite, cet or a été falsifié à Berlin, c'est-à-dire refondu et antidaté de manière à avoir l'apparence de lingots des réserves allemandes d'avant-guerre, et c'est sous cette forme méconnaissable qu'il a été vendu à la Banque nationale suisse.
(...) Les francs suisses ainsi acquis constituent pour le Reich le coussin de devises fortes dont il a besoin. Très souvent, les destinataires ultimes de ces francs : exportateurs d'Espagne, du Portugal, de Roumanie, etc., demandent après coup - eux ou leur banque centrale - la conversion de ces francs en or : c'est de l'or suisse qu'ils obtiennent ainsi, autrement dit de l'or apparemment non suspect de vice de possession, de l'or lavé, blanchi par l'intermédiaire de la banque centrale suisse.
L'évaluation des services rendus
(...) à partir de la fin de 1941, la Suisse devient comme place monétaire une pièce maîtresse de l'économie de guerre allemande. On peut parler dans ce domaine d'une dépendance directe et décisive du Reich, dépendance qui exerce une dissuasion certaine.
(...) Le franc suisse constitue donc, de l'aveu même des experts de l'époque, un atout décisif en faveur de la Suisse. Un atout, c'est-à-dire une arme, mais il faut le souligner, une arme à double tranchant : favorable à la Suisse aussi longtemps que la Banque nationale accepte d'acheter de l'or allemand, problématique dès lors que se poserait la question d'un refus de la Banque nationale. Comme en témoignent divers rapports de la Banque, cette dernière éventualité n'a cessé d'agiter les esprits et a fait peser une hypothèse sur le comportement de l'institution (...).
Le franc suisse devient à partir de l'été 1941, (...) la seule monnaie internationale. Les Allemands en ont besoin pour payer leurs importations de matières stratégiques depuis les pays neutres. Mais ils ne sont pas les seuls : les Alliés en ont également besoin pour opérer divers règlements; par ailleurs, de nombreux pays neutres ou non-belligérants commercent entre eux en francs suisses. (...) Bref, tout le monde cherche à acheter des francs suisses : c'est un phénomène général. Ces achats se font, d'où qu'ils émanent : camp de l'Axe ou camp allié, selon des mécanismes analogues : pour se procurer des francs suisses, les Allemands vendent de l'or au système bancaire suisse; pour se procurer des francs suisses, les Alliés vendent de l'or à la Suisse. Or, ces mécanismes posent de redoutables problèmes d'ordre monétaire et d'ordre conjoncturel, qui nécessitent l'intervention de la Banque nationale
(...) Soumise à une très forte demande, celle-ci [la monnaie helvétique] voit son prix monter sur le marché de l'or : elle tend à s'apprécier par rapport à l'or et par rapport aux autres monnaies rattachées à l'or. Mais une telle évolution est incompatible avec le régime monétaire en vigueur, régime qui établit (...) un rapport fixe entre le franc et l'or. D'où la nécessité pour la Banque nationale d'intervenir : elle le fait en achetant de l'or contre des francs suisses, de manière à faire remonter le prix du métal précieux et à ramener le cours du franc au niveau fixé par la législation monétaire. (...)
Il y a donc hémorragie d'or pour la Banque nationale suisse, hémorragie qui menace son existence même et son activité. Des raisons légales et économiques contraignent en effet l'institution à disposer d'importantes réserves d'or, et à en disposer en Suisse même.
(...) la Banque nationale suisse, pour remplir sa mission monétaire, se voit acculée à acheter de l'or à la Reichsbank, technique parfaitement efficace monétairement parlant, mais ayant pour désavantage d'exposer politiquement - et juridiquement - la Banque nationale ainsi que la Confédération. (...)
Les achats d'or allemand posent en effet un problème de politique de neutralité. La Banque nationale achète de l'or à la Reichsbank; mais, (...), elle achète aussi de l'or aux Alliés; et elle leur en achète de plus en plus à partir de 1942. (...)
Au total les achats d'or allié par la Banque nationale et par la Confédération représentent de septembre 1939 à mai 1945 une somme supérieure à 2 milliards de francs suisses. (...) Soit une somme supérieure aux achats d'or allemand par le système bancaire suisse (1,35 à 1,45 milliard de francs environ) et égale au montant cumulé des achats d'or allemand par la Suisse et des avances de clearing au Reich (2,45 à 2,55 milliards de francs).
(...)"
Philippe Marguerat, La Suisse face au IIIe Reich. Réduit national et dissuasion économique, 1940-1945, Editions 24 heures, Lausanne, 1991, pp. 85-159.