Dog Red a écrit:Après 4 pages de discussions, un premier point semble s'imposer : la perte de la flotte de Toulon est au passif de PETAIN dans ce fil relatif à sa trahison.
Peu à l'aise avec une thématique que je connais mal, j'aimerais mieux comprendre ce que j'appellerais candidement "le péché originel".
Dans son appel radiophonique du 17 juin 1940, quand il appelle à cesser les combats, soit PETAIN :
. trahit et dans ce cas quel est son mobile ?
. tente plus ou moins habilement de sauver ce qu'il reste de la France ?
Comment faut-il décrypter cette journée du 17 juin 1940 dans le sens d'une hypothétique trahison de Philippe PETAIN ?
Merci d'avance pour vos avis éclairés à destination des lecteurs qui, comme moi, sont dans le noir !
Question centrale, trop peu étudiée, trop peu abordée.
Pour comprendre il faut prendre de la hauteur, s'éloigner de la France et déconstruire le personnage de Pétain.
Il faut s'éloigner de la France parce que les années 30 voient l'Europe se convertir massivement aux régimes autoritaires, avec un certain nombre de militaires qui prennent le pouvoir, c'est un phénomène global qui n'épargne que de rares pays autour de la France et en Scandinavie. La prise de pouvoir par un militaire est donc quelque chose qui devient une norme acceptée en Europe à cette époque.
Le personnage de Pétain pose problème à étudier parce que l'image du général de la 14-18 est toujours présente et pollue l'analyse. Le Pétain de 1940 n'a plus rien à voir avec celui de 1918. En 1918 Pétain est un militaire, à partir des années 30 Pétain est un politique, présent au gouvernement puis ambassadeur. Il faut accepter ce fait pour comprendre, Pétain le politicien agit comme un politicien.
A Madrid Pétain est impressionné par Franco, pour 2 raisons : la première est qu'il voit en temps réel comment un militaire s'empare du pouvoir face à une république désunie. La seconde est qu'il est témoin là aussi direct de la stratégie d'extermination des opposants mené par Franco, celle-ci étant présentée comme la réaction aux exactions de groupuscules anarchistes en 1936, et cet élément est fondamental.
En Espagne Pétain comprend 2 choses, la première est qu'il peut prendre le pouvoir, la seconde est que pour y arriver il aura besoin de provoquer un choc violent, puis de se présenter en pompier alors qu'il est le pyromane.
On présente souvent Pétain comme un vieillard manipulé, mais c'est totalement faux. Il avait toute sa tête, jusqu'en 1945, et sa prise de pouvoir était voulue, et préparée méthodiquement.
Lorsque Reynaud appelle Pétain au gouvernement, ce dernier sait que son heure arrive. Alors qu'il était ministre dans le cabinet Doumergue en 1934, le voilà vice-président du conseil en 1940. Habilement il se met en retrait et laisse Reynaud s'affaiblir tout seul. Il observe. À la mi juin il sort du bois, met Reynaud en minorité et se voit proposer de diriger la gouvernement. A la grande surprise du président de la république, il a sur lui la liste de ses ministres, preuve qu'il avait préparé son coup.
Son objectif est de mettre en place en France un régime proche de celui de Franco. Il doit donc créer le choc dans le pays qui lui permettra de prendre le pouvoir sans coup férir, en passant pour le sauveur.
Le discours du 17 juin est une trahison absolue envers la France, mais il est magistral politiquement. Ce discours lui permet de se créer sa propre légende qui est encore reprise aujourd'hui, au delà de ses seuls admirateurs : "je me mets au service de la France", ce qui est totalement faux, au contraire, il met ce qu'il reste de la France à son service. Ce discours lui permet également de créer un désarroi profond et total dans le pays, un chaos insurmontable sur lequel il pourra surfer politiquement.
Le discours du 17 juin est un blitzkrieg politique, une stratégie du choc. Volontairement il saborde l'armée française qui se replie en bon ordre. Volontairement il soumet la France à l'Allemagne avant le début des négociations. Mais il le fait de façon habile, la population totalement sonnée est même soulagée par le discours paternaliste de Pétain.
La catastrophe est totale et Pétain a réussi son coup, il s'est présenté en héros, sauveur, et il a été accepté comme tel par la population et par le pouvoir politique. Reste maintenant à désigner des traitres, responsables des malheurs de la patrie, contre qui les honnêtes Français pourront se retourner. Pétain et ses sbires auront de l'imagination pour trouver ces pseudos traitres à éliminer, à la manière des franquistes.
Donc en conclusion, le 17 juin l'objectif de Pétain est de prendre le pouvoir et mettre en place un régime autoritaire et personnel en France, à l'image de l'Espagne. Il a pour cela besoin de créer un tremblement de terre qui renverse la république. Son discours était totalement réfléchi, et ses objectifs étaient clairs, des objectifs politiques, personnels, d'ambition, et cela coute que coute, et tant pis pour la France et les Français.
Dans un post précédent j'avais présenté le fait que pour les officiers français, tout comme pour les possédants, la défaite ne pouvait être un choix prémédité, le risque personnel était trop important (carrière militaire brisée, risque de spoliation, etc).
Au contraire pour Pétain la défaite apparait comme une magnifique opportunité. La victoire, ou la poursuite du combat depuis l'AFN ne lui aurait rien apporté, au contraire la défaite lui apporte le pouvoir suprême.