Bonjour à vous tous et merci d'avoir réactivé ce sujet !
J'étais un peu prise ailleurs ces 4 dernières années... mais je suis de retour avec le même pseudo.
Le mail d'alerte de réponse à ce topic, au moment même où j'avais ravivé autour de moi le souvenir d'Alfred, m'a fait chaud au coeur.
C'est toujours un plaisir de vous lire.
JARDIN DAVID a écrit:On ne sait toujours pas de qui il est question dans cet enterrement ?
En effet, je n'avais pas dévoilé l'objectif de ma recherche car je voulais rester objective et factuelle.
il s'agit d'un pauvre gars qui a été incorporé de force et qui a été envoyé au front comme de très nombreux les alsaciens. Sauf qu'il est tombé d'un camion avant d'arriver à son affectation et a été transformé en véritable héros de guerre allemand ! La mauvaise blague...Son nom est Alfred Rolling, dit d'Fredel, né en 1909.
Sur base de témoignages oraux seulement et avec la promesse faite à mon père de rétablir l'honneur de son oncle et parrain, vous comprendrez que je ne pouvais pas être objective lors du démarrage de mes recherches. Encore moins sans la maitrise de votre méthodologie. Dans ma compréhension du contexte historique comme dans ma quête de documents officiels, mon point de départ a donc été cet article de presse dont je vous ai partagé un extrait. D'où ma question ici au sujet du fonctionnement de la gendarmerie de Molsheim puisque citée dans l'article. Pourquoi était elle présente à Wangenbourg pour un enterrement ? Quel était son rôle dans la propagande pratiquée à ce moment là ? Qui sont ces personnes citées pour que je puisse les pister, soit dans leurs fonctions, soit dans leurs relations ? Les gardes champêtres étaient ils rattachés à la gendarmerie en 1943 ? Je vous épargne le "qui a b...sé la veuve joyeuse ?"
Totalement hors sujet par rapport au topic, je vais m'étaler un peu sur mes recherches et prie les admins de me pardonner si la néophyte que je suis sur ce forum commet une bourde...
L'enterrement d'Alfred a été exploité par la propagande pour convaincre les alsaciens réticents que l'Allemagne savait honorer ceux qui mourait pour elle. Cela a si bien réussi que les souvenirs et les rumeurs persistent plus de 80 après dans le village de Wangenbourg-Engenthal. Le maire refuse toujours de faire inscrire sur le monument aux morts le nom d'Alfred, malgré les timides tentatives de ma famille depuis + 20 ans et le changement récent de législation sur le statut des Malgré-Nous devenus de fait des Mort pour la France. Une ligne sur le monument a d'ailleurs été laissée vide car, dans le doute, elle lui était destinée. Mais le comportement de sa veuve, entre oreiller et pinard, n'a pas arrangé les choses. Elle a été condamnée et emprisonnée pour collaboration. J'ai découvert qu'elle est allée jusqu'à faire établir une carte du parti nazi au nom de son mari plus de 3 semaines après le décès de celui ci pour toucher la pension de veuve de guerre en Allemagne, et ce, jusqu'à sa mort dans les années 80.
Or les témoignages familiaux vont dans un autre sens :
- Alfred n'a jamais été volontaire pour s'engager dans l'armée allemande. Il aurait envisagé de quitter son épouse pour partir dans le massif vosgien où il avait exploité une petite scierie, en zone encore française.
- Alfred soutenait le trafic de farine, d'essence et de renseignement local. Il a notamment couvert de jeunes déserteurs et résistants du village en planque dans la forêt, dont un membre par alliance de sa famille. A savoir qu'à Wangenbourg régnait un "trium vira" de collabos hyper actifs qui finira en prison après guerre.
- Avant de partir sur le front, Alfred a fait le tour de ses proches, famille et amis, pour les mettre en garde. D'où un souvenir déchirant de son filleul (mon père) âgé alors de 6 ans. Souvenir validé depuis par d'autres personnes.
- Le cercueil d'Alfred était scellé et, lors de la veillée funèbre dans sa maison, son frère (qui survivra à plusieurs camps de concentration) et son beau frère (mon grand père) ont dévissé le fond du cercueil pour vérifier si Alfred ne s'était pas suicidé ou avait été abattu lors d'une tentative de désertion. Il présentait des traces attestant d'un coup du lapin. L'hypothèse d'un coup de crosse dans la nuque a été soulevée, toujours en raison des convictions d'Alfred. Les confessions d'un officier allemand (préalablement bien imbibé de schnaps) ont rendu crédible une cause de décès : Alfred était assis sur la ridelle arrière d'un camion et a fait une chute lors du passage d'une ornière, en Autriche. La version officielle aurait été une blessure par balle lors d'un combat. A ce jour, je n'ai pas réussi à obtenir un certificat de décès du prétendu lieu de son décès, le certificat du médecin obligatoire en cas de décès d'un soldat allemand, l'ordre de rapatriement par voie ferroviaire d'un corps en moins de 1 semaine depuis le fin fond de l'Autriche ou le dossier de pension de guerre de sa veuve.
Certains documents officiels sont difficilement accessibles (ou pas encore débloqués au niveau des archives) et certaines de mes demandes sont à ce jour toujours sans réponse. Je reconnais aussi avoir manqué d'assiduité dans mes recherches ces 4 dernières années. Mais j'ai fait de belles rencontres, ici même, par hasard ou dans le cadre d'associations. De belles discussions qui m'ont aidée à passer outre le silence et la honte imposés à plusieurs générations par un tonton décrété (post-mortem) comme collabo. Les alsaciens, les lorrains et les vosgiens me comprendront
Mes investigations m'ont permis de valider quelques pistes.
- Alfred était fonctionnaire français, devenu d'office fonctionnaire allemand avec un passage obligatoire de formation (ou plutôt de germanisation forcée) en Allemagne. J'ai pu retracer une partie de son parcours mais pas identifier clairement son métier au moment de son incorporation : garde-champêtre, garde-forestier, gendarme ?
- Le sujet des fonctionnaires alsaciens reste encore peu étudié et j'ai su titiller récemment la curiosité d'un passionné comme vous, le président d'une association d'orphelins de guerre. J'avais trouvé jusqu'à présent des informations en contradiction relatives à :
** l'attribution d'une carte du parti nazi : automatique pour les fonctionnaires, obligation d'en formuler la demande sous peine d'être sanctionnés, etc. Alfred a eu la sienne post mortem sur demande de sa veuve vénale avec le grade de simple soldat.
** le statut de volontaire : systématique pour les fonctionnaires alsaciens, sous condition de "bonne germanisation", selon des critères de compétences professionnelles, etc.
- Alfred ne figure pas sur la liste des alsaciens s'étant enrôlés volontairement. Contrairement à ce qui est affirmé dans l'article sur son enterrement et conformément aux témoignages familiaux.
- Des photos ont été prises lors de l'enterrement d'Alfred. Elles existent encore mais l'on refuse de m'en fournir une copie par peur de perpétuer la mémoire honteuse du "trium vira".
- Différentes mascarades pratiquées par la propagande allemande, de manière générale ou opportune, sont mises à jour. Les directives du Gauleiter Wagner restant génériques. Mais ce qui me chipote, c'est que je n'ai pas réussi à trouver traces d'autres enterrements en grande pompe de héros de guerre alsaciens ! D'où encore une fois ma curiosité quant au rôle de la gendarmerie dans ce genre d'évènement.
Pour l'anecdote sentimentale, le jour du 80ème anniversaire du décès d'Alfred, j'ai déposé avec mon père une gerbe de fleurs devant le monument aux morts de Wangenbourg-Engenthal avec une carte à son nom et avec un résumé de son sort de victime à tous les niveaux dont celui de victime de la honte qui plane depuis des décennies sur un village manipulé durant une période trouble.
Aujourd'hui j'espère que le cas de mon Fredel pourra servir à d'autres victimes de la propagande nazie comme à tous les fonctionnaires alsaciens. Les langues commencent enfin à se délier sur le thème de la collaboration, les nouvelles générations ne sont plus soumises à la loi du silence et la numérisation des fonds documentaires avec mise en ligne offre de nouvelles opportunités.
J'ai encore du boulot avec cette histoire...