Post Numéro: 12
de pierma
23 Mai 2024, 22:17
"Ruse et contrainte" ne me semblent pas les meilleurs termes pour décrire De Gaulle qui d'abord exige des préalables, puis rejoint Alger où il s'agit de fusionner les deux organisations, celle qui existe à Alger et la France Combattante.
De Gaulle ne ruse pas, il pose comme conditions politiques l'inscription de ce mouvement dans l'ordre de la démocratie et même de la république. Ce qui va très loin et prend très à rebours la logique néo-vichyste de Giraud et des caciques de l'AFN. De Gaulle va ainsi petit à petit imposer les structures d'un gouvernement et d'une chambre provisoires, présentant les meilleurs garanties démocratiques, à commencer par l'appui des personnalités républicaines les plus connues des alliés, et la reconnaissance manifestée par la résistance unifiée.
Dans le principe il ne s'agit pas d'une ruse. Il se trouve simplement que les positions de Giraud sont indéfendables à terme, vis-à-vis de l'opinion française comme de l'opinion internationale représentée sur place par les journalistes alliés, et ne peuvent pas constituer la base du futur gouvernement de la métropole. (Elles sont incompatibles sur une foule de points, mais dans un premier temps De Gaulle n'aura pas de mal à en dénoncer et en corriger les plus choquantes : le maintien du statut des Juifs, les militants communistes encore enfermés dans des camps - ils font partie du camp allié que ça plaise ou pas - même chose pour des résistants qui ont favorisé le débarquement allié, présence parmi les dirigeants des anciens cadres vichystes qui ont fait tirer sur les alliés, etc...)
De Gaulle a pour lui le fait qu'il agit selon les valeurs du camp allié, alors que Giraud ne fait pas mystère du fait qu'il ne croit pas à la démocratie. Le terrain au départ est favorable à Giraud (l'AFN était vichyste à tout crin) ce qui vaut à De Gaulle un démarrage difficile, d'autant plus qu'il doit affronter un adversaire supplémentaire assez paradoxal : Roosevelt.
Mais enfin De Gaulle a pour lui la logique des choses, il défend des valeurs incontestables, et peut se permettre de lever son drapeau. A Churchill :"Si la France devait se rendre compte que sa libération c'est Vichy, vous pourriez bien gagner cette guerre, mais vous la perdrez d'une autre façon et en définitive le seul vainqueur sera Staline." Qui va objecter à ça, dans le camp allié ? Une fois mieux affermi, il sera encore plus direct avec Churchill, toujours: "si vous allez en France sans moi vous y serez reçu à coups de cailloux !"
Ruses et contraintes ? Certainement, parce que la forme démocratique du pouvoir impose des contraintes, et en prime De Gaulle joue sur une contrainte supplémentaire : la France en gestation à Alger doit être unie, il ne peut pas y avoir deux gouvernements dans un ou deux armées dans une.
Pour la ruse, je veux bien, si c'est une façon de dire qu'il est 3 niveaux au dessus de son adversaire, qui n'a aucun sens politique, aucun sens de la manoeuvre et d'ailleurs n'entend pas "faire de la politique". De Gaulle arrivé à Alger envoie une lettre au général Juin, son ancien condisciple et major à Saint-Cyr - ils se tutoient - pour lui dire qu'il suit son combat en Tunisie et qu'il a toute confiance en lui. La lettre est publiée dans les journaux et contribue d'entrée à inspirer un peu de confiance à l'armée d'Afrique, d'autant que Juin (qui revient de loin) le remercie avec chaleur par la même voie.
De son côté, interrogé sur sa politique "raciale" (coloniale, plutôt) en AFN, Giraud répond par cette formule sans appel :"Le Juif à l'échoppe, l'Arabe à la charrue !" Peut-on taxer De Gaulle de ruse grossière quand il a affaire à un adversaire aussi bête ?